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Bataille Nicolas

« L’approche globale » change-t-elle la fabrique des territoires ? étude de l’évolution des enjeux dans les projets d’aménagement

par Muriel - 14 novembre 2013

2013

Direction : Denis Martouzet

Financement : doctorant

I – Contexte

En aménagement, comme dans de nombreux domaines, le projet est depuis longtemps la modalité d’action dominante. Ces dernières décennies, le projet en aménagement et urbanisme se complexifie sous l’effet de plusieurs évolutions : l’avènement du développement durable, la nécessité de concerter ou encore le changement de rapport entre le secteur public et le secteur privé. De plus, l’incertitude occupe désormais une place prépondérante si bien que l’on cherche davantage à prendre en compte les interactions entre les phénomènes : externalités, effets rebonds, rétroactions, effets de seuils, etc. Tout ceci aboutit, selon certains chercheurs, à un nouveau modèle du projet : le « modèle négocié ». Dans le modèle classique, les différentes phases du projet étaient linéaires, désormais les phases de définition des objectifs (ou programme), d’étude et de décision s’entremêlent à tel point qu’il est difficile de les distinguer au sein du processus.

Les professionnels de l’aménagement semblent réagir à cette mutation du contexte de l’action territoriale. On assiste en effet à l’émergence d’un discours et plus largement d’une réflexion sur les méthodes de projet visant à adopter une approche renouvelée, désignée par un champ lexical varié : « écosystémique », « systémique », « intégrée », « transversale », « multicritères », etc. Dans une première approximation, nous considérons cette « approche globale » comme une démarche de projet visant à prendre en compte le plus d’enjeux possible dès l’amont du processus de projet (par exemple : la biodiversité, l’énergie, l’identité paysagère, etc.), alors qu’auparavant on abordait les enjeux de manière plus séquentielle et plus linéaire.

II – Problématique et question de recherche

Comme nombre de ses concurrents, le Groupe SCE cherche à s’approprier ce changement, en développant une méthode spécifique : « l’approche globale SCE ». Il s’agit donc d’étudier ce changement des pratiques de la fabrique territoriale au prisme d’un cas particulier, celui de cette société privée de conception et d’ingénierie en aménagement, représentative du secteur. L’enjeu de la problématique est d’étudier l’approche globale comme nouvel objet, figure du changement dans les pratiques de projet en aménagement. On verra ainsi si cette approche change réellement le projet, quels sont sa valeur opératoire, ses facteurs clés de succès et ses limites.

Répondant à une logique économique, le Groupe SCE cherche à répondre au mieux à la demande de ses commanditaires, les pouvoirs publics. C’est à cet effet qu’il cherche à produire des projets adaptés au territoire grâce à l’approche globale. Dans ce cadre, la question spécifique de recherche est la suivante : l’approche globale permet-elle de faire des projets plus adaptés au territoire ?

Nous faisons l’hypothèse que suite au chantier de l’approche globale, les pratiques de projet du Groupe SCE, ses relations avec ses maîtres d’ouvrages et le territoire seront modifiées et que ces avancées permettront de produire des projets d’aménagement plus adaptés au territoire. Il s’agit bien sûr de la position du Groupe SCE et poser cette hypothèse permet de l’évaluer. Par ailleurs, quelques premiers constats nous incitent à avancer une telle hypothèse : de fait, certains projets du Groupe SCE semblent produire de « meilleurs » projets selon ses responsables.

Plusieurs sous-questions permettent de répondre à la question de recherche :

- Sous-question 1 : qu’est-ce que l’objet « approche globale » ? On cherche à définir précisément cette démarche, au niveau du processus, pour découvrir ce qu’elle recouvre et ce quelle modifie dans les méthodes en cours dans la fabrique territoriale. Il s’agit d’observer au quotidien l’activité des acteurs du projet pour voir en quoi l’approche globale constitue un changement (ou non).

Notre hypothèse est que l’approche globale SCE n’est pas simplement une approche scientifique (qui semble se résumer à une approche systémique) mais constitue également une approche plus générale du projet qui cherche à le sécuriser dans toutes ses phases, de la relation avec la maîtrise d’ouvrage (définition du problème, arbitrage des enjeux, etc.) jusqu’à la concertation.

On pourra alors comparer la démarche du Groupe SCE avec d’autres démarches similaires développées ailleurs, pour ébaucher une typologie.

- Sous-question 2 : quelles sont ses conséquences, son impact ?Au-delà du processus, il s’agit de voir le lien avec le projet finalisé et spatialisé, observable sur le territoire. On étudiera les réalisations concrètes de projets en mode « approche globale » pour déterminer si elle provoque un impact différent sur le territoire.

L’hypothèse est qu’effectivement l’approche globale SCE engendre des projets différents « plus écosystémiques » qui permettent de répondre à des enjeux multiples et variés. Ces changements proviennent alors de lieux, de moments et d’acteurs parfois différents de ceux habituellement mobilisés par l’approche classique.

- Sous-question 3 : des projets adaptés ? Pour qui ?

Même s’il est pour l’heure difficile de déterminer si un projet est adapté, pour répondre à la question, on pourra réfléchir à certains critères d’appréciation. Par exemple on pourra étudier la question des intérêts dans le projet.

L’hypothèse qu’on peut avancer à ce stade est que l’approche globale SCE, en prenant en compte le maximum d’intérêts dans le projet, permet de construire des projets plus « adaptés » au territoire.

III – Approche théorique et méthodologique

La définition de l’approche globale amène à se focaliser sur la notion d’ « enjeu ». Si cette approche cherche à prendre en compte tous les enjeux dès l’amont, dans ce projet de recherche on se propose alors de suivre leurs formations et leurs évolutions pour déterminer l’effet de cette approche (sont-ils pris en compte ?). L’enjeu, défini comme ce qu’on peut gagner ou perdre selon la forme prise par le projet, est bien la notion centrale de ce projet de recherche et permet de répondre à la question de recherche. Le travail d’enquête du doctorant consistera en effet à suivre sur le terrain la formation, l’évolution puis l’arbitrage entre les différents enjeux exprimés sur des cas de projets concrets (conseil, étude ou maîtrise d’œuvre), au fur et à mesure de l’avancée du projet. L’observation des enjeux au cours du processus permettra d’identifier les arènes du projet, les moments clés, les acteurs clés, en somme les « noeuds » du projet, et ainsi de qualifier le changement induit par l’approche globale.

Ce travail d’enquête sera mené dans le cadre d’une convention CIFRE permettant au doctorant d’être en immersion dans l’entreprise, partie-prenante des projets dans une démarche de recherche-action. L’entreprise tirera directement profit de l’enquête pour piloter son chantier de l’approche globale.

Cadrage théorique

Certains travaux théoriques ont été identifiés et pourront utilement donner des clés de lecture pour interpréter les données récoltées.

Le Groupe SCE produit une expertise de type scientifique. En suivant les enjeux dans le projet, on étudie l’activité scientifique de cette société. Dans cette optique, on pourra s’inspirer de la théorie de l’acteur-réseau qui s’intéresse tout particulièrement à l’activité des scientifiques. En suivant les chaînes de traduction, on peut identifier les nœuds du projet et l’évolution des enjeux. L’attention portée aux non humains permet de relier l’activité sociale à sa production spatialisée, repérable sur le territoire.

Par ailleurs, pour déterminer le rôle des acteurs dans la formation des enjeux, leur place et leurs intérêts dans le processus de projet, on pourra se baser sur les méthodes proposées par les théories de sociologie des organisations. On pourra notamment mobiliser les cadres proposés par la théorie de l’acteur stratégique de Crozier et Friedberg pour déterminer les stratégies, les jeux de pouvoirs et les marges d’incertitudes sous-jacentes aux enjeux.

Enfin, l’approche globale du Groupe SCE, dont l’activité est éminemment scientifique, vise également à modifier les relations avec la maîtrise d’ouvrage publique et plus généralement avec toutes les parties prenantes des projets, y compris le grand public. On pourra alors par analogie s’inspirer des analyses en sciences politiques de l’expertise dans les institutions publiques au niveau de l’Etat pour spécifier le rôle du Groupe SCE, considéré comme expert dans l’action territoriale locale. Ceci pourra nous donner des indices sur la manière dont sont formés et arbitrés les enjeux dans le cadre de la relation entre les pouvoirs publics et un expert privé.

La réponse à la question de recherche et ses trois déclinaisons représente un enjeu important pour le Groupe SCE. En effet, en lui donnant des indices sur l’impact de son chantier, les résultats de l’enquête constitueront des données inédites pour piloter sa démarche d’innovation. C’est pourquoi ce projet de recherche s’inscrit dans un processus de recherche-action entre l’entreprise, le doctorant et ses laboratoires d’accueil. On travaillera donc dans le cadre de cycles itératifs permettant d’ajuster les variables, en calibrant les hypothèses et les résultats obtenus à chaque stade, en concertation avec le Comité approche globale, dans un processus d’apprentissage mutuel et collectif.

Terrains d’enquête : des projets d’aménagement

Le doctorant, ingénieur urbaniste, sera en immersion au sein des équipes du Groupe SCE. Ceci constitue l’opportunité d’accéder aux coulisses du projet et de suivre au jour le jour l’évolution des enjeux du projet « de l’intérieur ». Cette position permettra une double-entrée pour appréhender les phénomènes :

1. au sein des équipes-projets, en tant que producteur à part entière de projets concrets (éco-quartiers, études urbaines, voire aménagement hydraulique ou infrastructure routière, etc.), dans une position d’ingénieur/assistant chef de projet.

2. au sein des chantiers sur les méthodes :

    • lors des « Comités approche globale et innovation » qui sont le jalon principal de ce chantier (ils réunissent mensuellement des responsables de domaine (Urbanisme, Infrastructures, Energie, etc.) pour travailler sur l’approche globale).
    • lors des « revues de projets » (comptes-rendus réguliers des projets aux supérieurs hiérarchiques) qui seront également l’occasion de prélever du matériau.

L’enquête se manifestera sous plusieurs formes complémentaires :

    • une enquête de type ethnographique : dans une posture d’observation participante, pour saisir le projet « en train de se faire » et suivre l’évolution de ses enjeux. Le doctorant participe en effet aux activités du groupe ;
    • une analyse de documents : officiels, appels d’offres, notes techniques, etc. ;
    • une enquête qualitative par entretiens : pour compléter l’observation participante, pour les acteurs externes et pour étudier l’historique de projets passés ;
    • un temps d’exploitation et de recul critique en laboratoire.

Deux projets du Groupe SCE constitueront les terrains principaux de l’enquête, l’un utilisant l’approche globale SCE et l’autre en démarche classique (donc passé ou en voie de finalisation) pour les comparer. Pour profiter du ressort de la comparaison, plusieurs critères seront à respecter pour le choix des terrains d’enquête. Pour vérifier des résultats, confirmer ou infirmer des spécificités, on étudiera d’autres projets autant que de besoin sur des aspects bien précis pour nuancer le propos et le résultat : ce sont les « terrains de contrôle ».