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Boussel Pierre

Géostratégie du Temps au Proche-Orient". Usage stratégique, tactique, et politique de la temporalité - Études de cas : Daesh et le conflit israélo-palestinien - Inclusion sur facteur T dans une doctrine de Défense (soft power et contre-terroriste)

par Muriel - 3 novembre 2016

Thèse débutée en 2016

Direction : Marc Lavergne

Ce projet de thèse sur la Géostratégie du temps au Proche-Orient est né de mon expérience professionnelle dans le monde arabe où, depuis seize ans, je suis en charge de collecter des analyses politiques et stratégiques sur l’actualité. Notamment : le conflit israélo-palestinien. Les révoltes arabes de 2011 et l’émergence de Daesh. Les experts sollicités, une cinquantaine d’universitaires et de chercheurs, m’ont tous parlé du facteur T et de sa dimension opérationnelle. Au fil des années, un constat s’est imposé. L’expression « jouer la montre » recouvre une réalité palpable, immédiate, concrète, celle de belligérants ayant intégré la temporalité dans leurs agendas respectifs et leurs modes opératoires. Dans le monde arabe comme ailleurs, celui qui tient le pouvoir tient le sablier. Celui-ci est l’allié des décideurs. Le compagnon de route des combattants.

La question centrale de ma thèse est : quel usage stratégique, tactique et politique les belligérants ont-ils du temps ? Comment cela se traduit-il sur le terrain ? Dans les coulisses du pouvoir ? Est-ce une stratégie de l’instinct des groupes informels et autres Daesh ? Ou une approche doctrinaire des états-majors mobilisés contre eux ? Plutôt qu’une démarche géopolitique acquise à l’étude des équilibres, nous proposerons une géostratégie pour cerner la dynamique du phénomène. Sa dimension pratique. Usuelle.

L’étude portera sur deux conflits soumis à deux temporalités différentes. L’un est ancien, voire ancestral. Israël et les Territoires Palestiniens. L’autre est récent. Le groupe Etat islamique.

Les objectifs scientifiques

Mes travaux se fixent trois objectifs.

1. De nouveaux axes de recherches.

Le conflit israélo-palestinien est l’un des plus médiatisés au monde. Si les écrits des acteurs politiques, des stratèges et des chercheurs sont nombreux, le vide s’opère dès la problématique du temps posée. Mes recherches ont d’ores et déjà identifié deux cent cinquante sources ouvertes qui apportent des indications sur l’usage du temps dans cette guerre.

À l’inverse, Daesh est un nouvel acteur de la violence armée. À la quiétude des bibliothèques d’Orient, ses combattants préfèrent l’immatérialité numérique et la culture 2.0.. La production scientifique à leur sujet est parcellaire, car récente. La difficulté sera d’arrêter une charte de fiabilité des sources, sachant que les allégations de l’organisation devront être étudiées avec soin, car elles concourent pleinement à sa propagande.

a. Perspectives analytiques.

Le décryptage d’un conflit – ancien ou moderne – via le prisme de la temporalité offre de nouvelles perspectives analytiques. Il est aujourd’hui admis qu’il n’existe pas un temps, mais plusieurs temps (mémoriel, politique, stratégique, sociétal, spirituel). Chacun s’écoule à son rythme dans une complémentarité mutuelle. Nous proposerons un feuilletage de ces temporalités [1], une série de calques qui, juxtaposés les uns aux autres, donneront du relief à une situation conflictuelle donnée. Le principe s’apparente à la 3D. La vision se découpe dans son épaisseur. La qualité de l’observation s’en trouve décuplée.

Nous veillerons à ne pas étriquer la recherche dans une méthodologie trop stricte, éviter les globalisations hâtives et opérer un distinguo entre les perceptions individuelles du temps (politique, spirituel) et l’usage politique des belligérants (histoire officielle, officieuse, sacralisation des objectifs). Le relativisme, loin d’être un facteur d’éparpillement, permettra de dégager des points de convergences entre des combattants que nous nous garderons de présenter comme des entités monolithiques, mécaniquement rivales.

b. Une nouvelle grille de lecture.

La temporalité n’élucide pas, elle éclaire. Les angles de vue bougent. Les paramètres s’affinent.

Au Proche-Orient, nous découvrirons la face cachée de Yasser Arafat, son éternisme [2]. quand, encerclé par les Israéliens dans la Mouqata’a, il dit avoir « déjà gagné la guerre » [3]. David Ben Gourion adossé à la temporalité biblique : « Si j’étais un leader arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C’est normal, nous avons pris leur pays. C’est vrai que Dieu nous l’a promis » [4]. Nous observerons la stratégie du « statu quo » avec expliquera un analyste pro israélien [5] . Idem pour le cycle des négociations, avec Benjamin Netanyahou déclarant : « Négociez avec lenteur, sans aboutir » [6]. Nous ferons le constat de l’éternisme du Hamas qui a permis à la rue palestinienne de se réinscrire dans un calendrier de victoire, celui de Dieu et de l’éternité, contre le laïcisme de l’OLP et ses échecs présentistes [7] .

Le second conflit abordé par cette thèse, conflit résolument moderne celui-ci, nous conduira auprès de Daesh qui compte dans ses rangs des combattants hyper connectés, mais qui ont pour spécificité de vouloir détruire le modèle sociétal dont ils sont issus. La puissance de leur corpus idéologique est de briser notre régime de temporalités [8] . Dès lors, l’adversaire n’est pas tant asymétrique que désynchronisé. Nos civilisations occidentales combattent pour vivre. Eux, pour mourir. Nous aspirons au mieux-être sur Terre. Eux, n’ambitionnent que le ciel. Nous croyons à l’élévation par le savoir. Eux promeuvent la soumission au dogme. D’où la question : quelle approche opérationnelle privilégier si nous admettons que les combattants de Daesh ne sont pas calés sur la même horloge que nous ?

2. Le temps, une arme à part entière.

Depuis que le soldat conceptualise la guerre, il réfléchit au facteur T. « Gagner du temps permet de gagner des alliances, mettre au point des matériels, organiser d’ultimes préparatifs, lasser l’adversaire, miner son moral » [9] . Nos travaux rappelleront la définition communément admise d’une arme : objet ou dispositif capable de neutraliser l’adversaire, le placer dans l’impossibilité de se défendre. Si nous considérons que la gestion du temps (jouer la montre) est une posture visant à défendre une position ou prendre l’ascendant, alors nous conviendrons que le temps est potentiellement un outil. Voire une arme offensive. Et si, nous admettons que la violence n’est qu’une séquence de la conflictualité et que les périodes de paix sont dévolues à l’observation de l’ennemi, l’acquisition de renseignements, alors le facteur temps peut être considéré comme une passerelle d’observations. Un outil d’analyse prédictive.

L’étude s’attachera à décrire les modes d’usages du temps.

1/Au Proche-Orient.

Siège. Statu quo. Enlisement. En Israël et dans les Territoires Palestinien, la palette d’usages s’adapte aux pierres d’achoppement d’un conflit millénaire : Moise, le royaume d’Israël, les Philistins, la cohabitation pacifique puis 1948. Nous verrons combien les belligérants sont attentifs aux lames de fond civilisationnelles qui nourrissent leur continuité doctrinale. Avant d’être une arme de poing, le temps est ici une réminiscence des temps lointains. Le tréfonds de la mémoire.

2/Daesh.

Imprévisibilité. Absence. Fulgurance. Les militants de Daesh qui se réclament du salafisme [10] rejoignent un mouvement sectaire, sorte de prison pour musulmans consentants. Conscience, année zéro. Leur expérience procède de l’interruption volontaire d’humanité. Ils inversent le cours du temps. D’abord, la mort. Puis, la vie éternelle. Après avoir fait le diagnostic d’adversaires dont le seul talent est de se soustraire aux règles de la guerre, nous étudierons les incohérences du mouvement, ses tiraillements dogmatiques entre son éternisme aveugle et ses ambitions territoriales (Califat). Nous pointerons ses petits arrangements avec la temporalité (consumérisme), ses tiraillements internes (meurtres) et ses incohérences militaires : mourir pour durer.

3. Au risque d’une modélisation du temps stratégique.

Une tentative de modélisation du temps serait-elle un péché d’immodestie ? En effet, qui est le temps ? Lui que tout le monde connaît et que personne n’a vu ? Quand bien même il serait observable au microscope, il s’écoule inexorablement, faisant fi de nos interrogations, insolent et impalpable, posant plus de questions qu’il n’apporte de réponse. A-t-il un début, une fin, un sens, une raison ? Est-il linéaire ? Élastique ? Résulte-t-il d’une puissance divine ? De certitude, finalement, nous en avons qu’une. La perception que nous avons de lui ne sera jamais supérieure au champ de nos propres connaissances.

Nous étudierons plusieurs formules de séquençage du temps, adaptées – ou pas — à la réalité d’un conflit, ancien et moderne.

La finalité de cette Géostratégie du Temps viser à déterminer si – oui ou non — la temporalité peut intégrer une pensée stratégique à part entière, être l’intrant d’une doctrine antiterroriste ? Être une arme de victoire.

Pour ce faire, les guerres du Proche-Orient constituent un champ d’études unique. Rares sont les conflits d’une telle antériorité, 3.000 ans d’histoire en Israël et en Palestine. Rares sont les émergences de groupes armés telles que Daesh qui, en corrélation directe avec « l’hystérie du temps » [11], tente de renverser les certitudes [12] de notre civilisation millénaire.

Le Proche-Orient — laboratoire des guerres futures ? – oppose désormais des États-nations surpuissants à des groupes anti conventionnels qui mènent une guerre hybride, mixe des combats réguliers et irréguliers. « En combinant le pire des deux aspects, Daesh s’inscrit dans le temps et maintient sa puissance de feu militaire et médiatique. » [13]


[1] Le concept de « feuilletage de l’espace/temps » a été développé, entre autres, par Cédric Parizot, dans « Temporalités et perceptions de la séparation entre Israéliens et Palestiniens », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, n°20, 2009. « Dans un processus de feuilletage, ces constructions se superposent comme autant d’espaces/temps anthropologiques sur un même lieu ou sur les mêmes parcours. Ce feuilletage montre que le régime de séparation ne vient donc pas simplement renforcer les écarts entre Israéliens et Palestiniens en créant une asymétrie au niveau de l’usage et de l’expérience de l’espace/temps, mais qu’il vient également accentuer ou introduire des divisions au sein de ces populations. »

[2] L’éternisme considère que le futur n’est pas une notion ouverte. Il place l’homme sous l’emprise d’un déterminisme d’essence dual : théologique ou sociétale. La théorie a été développée par les philosophes Joseph Diekemper, ainsi Elizabeth Barnes et Ross Cameron, co-auteurs de The open future : bivalence, determinism and ontology, Philosophical Studies, 2009, volume 146, numéro 2

[3] Propos de Yasser Arafat rapporté par Leila Chaïd, ancienne représentante de l’OLP à Paris. Entretien avec l’auteur, le 18 décembre 2003.

[4] David Ben Gourion, premier ministre israélien (1948/1963), cité par Nahum Goldman dans Le Paradoxe juif, Editions Stock, 1976, p. 121.

[5] Frédéric Encel, article La guerre israélo-palestinienne, publié dans l’édition 2004 de l’annuaire français de relations internationale (AFRI), p.672.

[6] Cité par cité par Amnon Kapeliouk, Monde diplomatique, juillet 1996.

[7] Le présentisme est une théorie philosophique qui définit le temps présent comme une dynamique qui se suffit à elle-même, sans souci de prospective ni de projection dans le futur. Sur le sujet, Michael Tooley, Time, Tense, and Causation, 1997, Oxford University Press.

[8] Voir les travaux du sociologue Claude Dubar sur le « régime des temporalités » et ses liens organiques avec la problématique de l’insertion sociale.

[9] Général Jean-Vincent Brisset, directeur de recherches à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques. Entretien avec l’auteur le 12.04.2012.

[10] Si le Salafisme est une école de lecture rigoriste de l’islam, la violence proférée en son nom débute seulement dans les années 1980, suite à la conjugaison de deux événements : la révolution iranienne (1979), l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques.

[11] Jean-Martin Charcot (1825/ 1893), clinicien français et précurseur de la psychopathologie.

[12] La primauté de la vie sur la mort. La soumission plutôt que la liberté. L’ignorance plutôt que le savoir.

[13] Joseph Henrotin est chercheur au Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux et à l’Institut de stratégie et des conflits. Entretien avec l’auteur, le 11.03.2016