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Al Mohallal Basheer Abdulghani Yahya

Le développement local en temps de guerre au Yémen : l’action communautaire au service de la survie des territoires

par Muriel - 14 novembre

Thèse débutée en 2017

Direction : Anna Madoeuf

Résumé :

Depuis les événements de 2011, le Yémen vit une situation de crise sans précédent. Cette situation s’est aggravée depuis le lancement d’une campagne militaire par une coalition de pays arabes conduite par l’Arabie Saoudite en mars 2015. Ce conflit a considérablement détérioré la situation économique et sociale. La forte contraction de la production fait pression sur la baisse des revenus des ménages. Les institutions de l’Etat sont devenues dysfonctionnelles. Elles se sont trouvées dans l’incapacité de répondre aux besoins de base de la population, notamment dans les zones rurales. La destruction des infrastructures essentielles, la perturbation des échanges, du commerce et des approvisionnements, ainsi que l’effondrement général du système de prestation de services, ont entraîné une dégradation considérable des conditions de vie.

Mais dans le même temps, des initiatives communautaires sur la base de volontariat (bénévolat) se sont multipliées au cours des dernières années au sein de la société, notamment dans les territoires ruraux. Malgré leur importance, ces initiatives sont restées isolées, mal orientées et faiblement pérennisées. Dans le village d’Al-Raba’i (district de Badaan, gouvernorat de Ibb) par exemple, que nous avons investi au cours d’un Master 2 effectué à l’Université Lille 3, les habitants ont eux-mêmes financé la construction d’une mosquée en 2015, avant de se regrouper un an plus tard et sous l’impulsion d’une ONG (Pulse for Social Justice) autour d’un projet de construction de route. Les habitants se sont alors peu à peu organisés et ont lancé d’autres projets d’intérêt public comme la construction d’un parc, d’un terrain de foot, d’un lieu de stockage alimentaire pour les familles démunies, d’un lieu de collecte des déchets, etc. En promouvant le volontariat comme une ressource complémentaire du développement, ladite ONG a établi un modèle simple de gestion et d’encadrement des actions de volontariat ; ce modèle a circulé via les réseaux sociaux et a inspiré d’autres initiatives dans près d’une centaine de villages (situés pour l’essentiel entre Ibb et Taez), qui ont donc tous été le théâtre de diverses actions de développement (création d’infrastructures routières principalement).

Cette première expérience de recherche nous incite à poursuivre la réflexion sur les nouvelles formes de développement local basées sur la solidarité territoriale qui se mettent en place et circulent dans un contexte de crise politique profonde. Pour ce faire, la thèse devra d’abord montrer l’antériorité des actions de développement local au Yémen. Après la révolution de 1962 par exemple, d’importantes mobilisations de villageois ont conduit à la création des « coopératives » soutenues par l’ancien Président Hamdi, délaissées après la mort de ce dernier. De même, des réformes de décentralisation dans les années 2000 ont contribué à renforcer les pouvoirs locaux alors que les créations d’associations se multiplièrent dans les villages du Yémen. Cependant, le système tribal, très prégnant dans le pays, n’a pas suffisamment été intégré dans ces réformes, ce qui a fortement entravé le travail du pouvoir décentralisé, lui-même par ailleurs fragilisé par l’instabilité politique grandissante et la faiblesse des moyens financiers alloués par l’Etat central. Finalement tout autant soutenues que contrariées par les institutions dans l’histoire politique contemporaine du Yémen, des actions locales basées sur le volontariat ont progressivement transformé les rapports des habitants à leurs territoires. Observatrices de la situation, des organisations internationales ont investi le terrain yéménite. L’ONU cherche ainsi à promouvoir le volontariat comme « une voie essentielle d’engagement à l’échelle locale, nationale et mondiale » (rapport de 2015) auprès de la société civile yéménite. Certains projets voient le jour mais ne sont pas pérennisés, probablement du fait de l’absence de structures de gestion dans les villages, capables de mobiliser et d’encadrer les initiatives locales d’une manière efficace et pérenne.

Il aura finalement fallu attendre l’épisode révolutionnaire de 2011 puis la guerre de 2015 – deux événements qui se sont traduits par une quasi faillite de l’Etat, une mise en sourdine des pouvoirs décentralisés et un retrait progressif des organisations internationales –, pour observer une nouvelle dynamique en matière d’actions locales et de volontariat. Cette thèse cherchera à expliquer cet état de fait a priori contre-intuitif et paradoxal en abordant plus largement la question des rapports entre Etat et société civile en matière de développement local au Yémen. Dans une démarche plus prospective, elle se demandera également dans quelles mesures la mise en place d’initiatives locales de développement sur la base du volontariat et dans un principe de solidarité territoriale peut-elle durablement profiter à une société yéménite aujourd’hui très affectée par la crise.

Fondée sur un matériau empirique important – l’analyse ethnographique des initiatives de développement local récentes (qui participe ? Quels objectifs et réalisations ? Quel rôle de l’autorité locale, etc.) –, cette thèse s’inscrira dans une approche de géographie sociale focalisée sur la prise en compte des habitants et des communautés villageoises dans la vie politique locale et ses effets sur le territoire. A partir de l’étude d’initiatives populaires de développement local, la thèse ouvrira également à des questions/hypothèses de science politique, d’économie territoriale et de sociologie des organisations : les initiatives locales ne pourraient-elles pas constituer des ressources pour l’économie sociale et solidaire et plus généralement pour la lutte contre la pauvreté dans les zones rurales ? Ces initiatives ne sont-elles pas en train de donner naissance à une nouvelle instance de gestion territoriale à l’interface entre les habitants et l’État (centralisé et décentralisé) ? Ne redessinent-elles pas les contours de la société civile telle qu’elle est actuellement organisée au Yémen ?