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Michaud Adèle

« Logiques, formes et enjeux d’un engagement à (re)devenir femme : des tentes rouges aux festivals du féminin »

par Muriel - 8 février

Thèse débutée en 2020

Direction : Jean-Luc Deshayes en co-direction avec Valérie Cohen

Projet de thèse :

Cette thèse se propose d’étudier les spécificités, logiques et enjeux d’un engagement pour la cause des femmes qui, tout en étant visible et se déployant en France comme à l’étranger, n’a pas encore fait l’objet d’investigation sociologique. Ce projet a mûri lors d’une recherche sociologique (en master) menée sur le mouvement des Tentes Rouges. Dans cet espace-temps non-mixte et ritualisé que représente la tente rouge, l’objectif est d’offrir aux femmes une opportunité de libération de la parole sur les « maux de femmes » (Lemonnier C., 2016) tout en participant à célébrer le féminin et la femme – dans sa biologie et dans ses « pouvoirs ». Cet espace est investi par des femmes blanches, âgées de trente à soixante ans, éduquées, de classe moyenne/moyenne supérieure, occupant ou ayant occupé un poste à responsabilité et s’inscrivant dans un parcours de reconversion professionnelle. Par ailleurs, le partage de vécus douloureux et la prise de conscience de leur généralité dans le cadre de la tente rouge ne mènent pas à un engagement militant, mais à un rejet de celui-ci, lui préférant un parcours de transformation personnelle basé sur un « travail sur soi » au féminin qui entend servir la cause des femmes. Ce mouvement souligne la persistance des dissensions entre les différents courants de pensée féministe (L. Henneron, 2000 ; L. Toupin, 2003), qui se sont récemment affrontés avec la diffusion du #MeToo. Certaines femmes rejettent ainsi un militantisme jugé « violent » pour adopter un mode d’action basé sur la réappropriation de « qualités féminines » (communication, bienveillance, intériorisation, pacifisme) et la célébration des « spécificités » de la femme (menstruations, utérus et capacité à donner naissance) (L.Bereni et. al., 2012 ; J.Masquelier, 2019 ; L. Toupin, 2003). Cette tendance qui s’exprime dans le mouvement des Tentes Rouges se développe également au sein d’un réseau plus large constitué d’offres autour de l’exploration de sa féminité, du féminin et de ses potentialités, dans cette même optique de « travail sur soi ». Ce réseau de partenaires, des maisons d’éditions aux acteurs issus du monde entrepreneurial, se réunit lors d’évènements fédérateurs comme les Festivals du Féminin pour proposer leurs offres à des femmes dont le profil tout comme l’engagement sont à explorer.

Notre objectif est d’étudier ce que ce mouvement produit à partir de trois principaux axes d’analyse. Le premier est de nourrir la réflexion autour d’une forme d’engagement peu étudiée en sociologie de l’engagement (F. Sawicki et J.Siméant, 2009), qui s’appuie sur une responsabilisation personnelle, passe par une volonté de transformation de soi et s’oppose au féminisme militant. A la suite de Ladrière J. et. al. (2020), on se demandera si nous pouvons qualifier cet engagement d’« engagement-conduite ». Cet engagement individualisé est entrepris dans ce qui s’apparente à un entre-soi de classe et de genre. Il semble participer à asseoir la psychologisation des rapports sociaux de genre et de classe déjà observée dans les strates professionnelles dont sont issues les participantes (R. Castel et. al., 2008 ; H. Stevens, 2008) et à véhiculer les valeurs de « travail sur soi », d’actualisation de ses compétences ainsi que les « valeurs féminines » (D. Cristol, 2009 ; I. Fortier, 2002 ; M. Burke et P. Sarda, 2007 ; M-L Gavard-Perret, 2000) valorisées par le nouveau management (L. Boltanski et E. Chiapello, 1999). Le second axe s’inscrit dans la sociologie économique. En plus de sa dimension individualisée, la particularité de cet engagement est de s’articuler à des modes de consommation expérientielle non-mixtes consistant à « faire l’expérience d’un autre moi » (M. Dampérat et. al., 2002) dans une logique de « travail sur soi » (D. Vrancken, 2011, D. Vrancken et C. Macquet, 2012). Il s’agira d’étudier les modalités et les implications de cette consommation de « l’expérience d’être femme » et la socialisation à cette féminité revalorisée. Comment caractériser ce marché constitué par et pour les femmes – proches socialement ? L’étude conjointe de ces formes d’engagement, de consommation et de rapport au travail pourrait déboucher sur un troisième axe de recherche. Ce questionnement concerne un aspect peu étudié de la sociologie des classes sociales. Il permet d’interroger comment ces espaces très organisés (comme les rallyes évoqués par les Pinçon-Charlot dans leur sociologie de la bourgeoisie) participent à la constitution d’une « culture commune » et de normes de féminité légitimes. On se demandera dans quelle mesure les pratiques observées relèvent d’un processus d’invention d’une classe sociale par le genre, avec ses espaces et son mode de vie propre.

Pour mener cette recherche, nous nous appuierons sur le réseau des tentes rouges avec lequel des liens ont déjà été tissés. D’une part, cela nous permettra d’approfondir l’analyse de ce terrain inexploré jusqu’alors et dont les portes ont déjà été ouvertes en master. Les premiers résultats concernant l’appartenance des enquêtées à une certaine catégorie sociale devront être confirmés. Par ailleurs, s’intéresser aux formes que prennent le mouvement et à la population de femmes qui s’en emparent dans un autre territoire géographique, comme en Angleterre où ces réseaux sont particulièrement développés, permettra de vérifier la globalité de ce modèle ou au contraire de repérer différents modes d’investissement de ce mouvement. D’autre part, nous pourrons de cette manière accéder à un autre terrain faisant particulièrement écho à nos questionnements : Le Festival du Féminin, évènement fédérateur des partenaires de ce réseau. Mener une participation observante (B. Soulé, 2007) sur ces terrains impliquera de prendre une part active aux activités proposées, ce qui demandera de n’en rendre compte qu’une fois hors du terrain. Cette prise de position méthodologique nous permettra de rentrer en contact avec les intervenantes de ces évènements, d’analyser de près ce marché, d’expérimenter les ateliers proposés. Une cinquantaine d’entretiens semi-directifs seront également menés avec différents acteurs de ce réseau, y compris à l’échelle internationale. Enfin, à l’aide des archives des programmes détaillés des Festival du Féminin, des sites internet des intervenantes et des partenaires, nous pourrons repérer les grandes figures de ce marché, analyser le vocabulaire mobilisé, en lien avec le milieu professionnel et social dont viennent les participantes.