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Seguin Laura

Les apprentissages de la participation. Regards croisés sur un dispositif institué et une mobilisation contestataire

Thèse commencée en 2011 soutenance prévu le 13 juin 2016

Direction : Co-direction Hélène Bertheleu et Corinne Larrue

Cette thèse porte sur les processus d’apprentissages au sein d’expériences participatives dans le domaine de l’environnement. Elle s’inscrit dans la lignée des travaux portant sur les effets et apprentissages de la participation, mais propose de renouveler le regard sur cette question en centrant l’analyse davantage sur les processus d’apprentissages que sur leurs produits a posteriori. Nombre de travaux se sont intéressés à ce que les acteurs apprennent au cours d’expériences participatives et aux effets que celles-ci peuvent avoir sur eux, qu’il s’agissent de mobilisations collectives ou de procédures participatives. Mais peu en revanche se sont spécifiquement penchés sur les manières dont les acteurs apprennent. L’analyse propose de contribuer à ouvrir la boîte noire des processus d’apprentissage en pointant les modalités pratiques de ceux-ci. Elle montre que les produits de l’apprentissage sont les traductions visibles a posteriori d’un processus riche et complexe fait d’interactions, d’échanges d’arguments, de mobilisation de savoirs, de déconstruction et construction de savoirs, d’essais, d’échecs et de réussites, mais aussi de règles d’échanges, de médiations, de supports matériels, d’émotions, de conflits, etc. La participation est ici comprise comme activité sociale tout autant coopérative que conflictuelle, une expérience vécue dans un collectif et qui « éprouve » les individus qui y prennent part, parce que ceux-ci entrent en situation d’ « enquête sociale » [1].

Mettant en vis-à-vis un dispositif institutionnalisé de démocratie participative et une mobilisation collective, ce travail entreprend donc de concevoir le politique comme « activité », et propose de le saisir à partir de ses « expériences » [2]. Ainsi, l’analyse s’appuie sur deux travaux d’enquête ethnographique, conjuguant observation participante et entretiens semi-directifs, à la fois auprès des acteurs institutionnels engagés dans les processus étudiés, et auprès des citoyens mobilisés. Il s’agit tout d’abord d’une démarche participative type « conférence de citoyens » dans le domaine de la gestion de l’eau, visant à faire participer des citoyens « ordinaires », tirés au sort, à la gestion locale de l’eau. Issue d’un partenariat entre l’Établissement public territorial de bassin (EPTB) de la Charente et une association d’éducation à l’environnement (l’Institut de formation et de recherche en éducation à l’environnement, Ifrée) cette procédure s’est déroulée en trois temps : information sur la gestion de l’eau, puis débat, enquête critique (avec des experts et usagers de l’eau), et enfin délibération, prescription politique (rédaction d’un avis collectif). Cet avis a ensuite été remis à la Commission locale de l’eau (CLE) de la Charente, instance décisionnelle en la matière sur le territoire. En vis-à-vis de ce dispositif « cadré », j’ai donc choisi de m’intéresser à un processus de participation en apparence plus « sauvage » [3] : un exemple de mobilisation dans le domaine de l’environnement. L’actualité du mouvement français contre le gaz de schiste a déterminé mon choix de second lieu d’enquête qui a principalement porté sur son organisation locale au sein du Collectif ardéchois contre le gaz de schiste (Collectif 07). Celui-ci regroupe depuis 2011 acteurs institutionnels, associatifs, mais aussi citoyens « ordinaires », habitants non initialement politisés qui ont souhaité construire un débat public au-delà des seules manifestations, et au-delà du simple « non » au gaz de schiste, notamment en initiant et animant un débat local sur la transition énergétique. Différent dans sa dynamique d’émergence, dans ses formes et contenus, on retrouve cependant dans ce processus les mêmes moments d’information, d’enquête critique, de délibération et de rédaction collective d’argumentaires, de positionnements (prescription politique), dans l’objectif de peser dans l’espace institutionnel de débat public et de décision. Enfin, dans ces deux processus, certains « artisans » de participation [4] ont joué un rôle essentiel : il s’agit d’acteurs de l’éducation populaire et de l’éducation à l’environnement. Ceux-ci ont contribué à donner aux expériences observées une dimension éducative particulière.

Certes, les acteurs apprennent, mais comment apprennent-ils ? Quelles sont les conceptions de l’éducation à l’œuvre et que nous enseignent-elles sur les pratiques de participation contemporaines ? L’enquête ethnographique et le recours aux sciences de l’éducation font l’originalité de cette recherche qui se propose donc de décrire et d’analyser finement des situations d’apprentissages politiques, d’« éducation » à la participation. Plus généralement, cette thèse contribue à enrichir la réflexion sur les pratiques participatives contemporaines et leurs effets en termes de changement ou d’inertie sociopolitique. L’environnement et l’aménagement du territoire se sont en effet historiquement construits comme des champs d’action publique « technoscientifiques », confinés au cercle restreint des décideurs et experts en la matière. C’est sans doute cette particularité qui en a paradoxalement fait un domaine riche d’expériences de mobilisations collectives puis de procédures institutionnalisées de participation ces dernières décennies. La participation, sous diverses formes, offre-t-elle alors des tentatives de « faire de la politique autrement » [5] , à contre-courant des habitudes de délégation de savoir et de pouvoir qui caractérisent nos démocraties modernes ?


[1] La réflexion s’appuie sur une conception de l’apprentissage par « enquête sociale », issue des travaux de J. Dewey, qui donne la priorité à la pratique, à l’expérimentation plutôt qu’à l’approche intellectualiste : partant d’une situation de doute, l’activité d’enquête consiste à expérimenter des hypothèses pour parvenir à une situation « unifiée » (Dewey J., 2003 [1927], Le public et ses problèmes, trad. et introd. J. Zask, Pau, Farrago / Léo Scheer ; Dewey J., 1967 [1938], Logique : la théorie de l’enquête, trad. G. Deledalle, Paris, PUF)

[2] Berger M., Céfaï D., Gayet-Viaud C. (dir.), 2011, Du civil au politique. Ethnographies du vivre-ensemble, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang

[3] Pour reprendre la distinction qu’opère L. Mermet entre « débats publics "d’élevage" (suscités, organisés, institués) » et « débats publics "sauvages" (autonomes, spontanés, ingérables) », Mermet L., 2007, « Épilogue. Débattre sans savoir pourquoi : la polychrésie du débat public appelle le pluralisme théorique de la part des chercheurs », in M. Revel, C. Blatrix, L. Blondiaux, J.-M. Fourniau, B. Hériard-Dubreuil, R. Lefebvre (dir.), Le débat public : une expérience française de démocratie participative, Paris, la Découverte, p. 368-380.

[4] Carrel M., 2013, Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Lyon, ENS Éditions.

[5] Titre de l’ouvrage d’H. Hatzfeld qui analyse les innovations démocratiques au sein des mouvements sociaux des années 1970 (Hatzfeld H., 2005, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970, Rennes, ADELS - Presses Universitaire de Rennes).