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« Habiter le territoire en vivant‧es »

Coordinateur‧es

  • Laure Nuninger (archéologie spatiale-territoire – Chrono-Environnement)
  • Adeline Joffres (sciences politiques – MSH Val de Loire)
  • Mathieu Bonnefond (géographie-environnement – CITERES)
  • Chloé Girardeau (artiste, autrice-compositrice – Association Grottes Production / BatoLabo)

Chercheur‧es impliqué‧es

Laetitia Ogorzelec-Guinchard (socio-anthropologie – LaSA), Cyril Masselot (infocom – CIMEOS), Maxime Kaci (histoire moderne-frontières – Centre Lucien Febvre), Vincent Bourdeau (philosophie sociale et politique – Logique de l’agir), Alexandre Moine (géographie-territoire – TheMA), Nathalie Kroichvili (aménagement & économie – FEMTO-Recit), Xavier Rodier (archéologie-géomatique – CITERES), Emilie Mariat-Roy (anthropologie-environnement – CITERES), Sylvie Servain (géographie – CITERES), Lucas Spadaro (aménagement de l’espace & urbanisme – Association Grottes Production / BatoLabo)

Face à l’incertitude, les territoires cherchent de nouveaux récits fédérateurs, intégrant les points de vue multiples des vivant‧es (humain‧es ou non). Collectivités, scientifiques et artistes y voient un levier pour innover, s’adapter et déconstruire des trajectoires déterministes. L’enjeu est de cultiver la diversité des récits en saisissant leur articulation. Nous proposons d’analyser ces récits via les attachements au territoire pour repérer les signaux faibles des transitions en cours. Une initiative comme BatoLabo, mêlant recherche, approche sensible et fiction, ouvre un espace de réflexion collective et redonne une capacité d’agir aux habitant‧es.

Face à certaines formes de « perte du monde » vécue à travers une « succession de dégradations souvent peu spectaculaires, disséminées dans le temps et dans l’espace, sans point d’origine ni terme envisageable à l’échelle du temps humain » (Guidée, 2024), il est devenu compliqué pour les habitant·es et les élus de se projeter dans un territoire fondé sur un récit unificateur où les héritages du passé donnent un sens à l’action présente dans la perspective d’un futur durable et enviable. Individuellement ou collectivement, nous devons désormais penser et agir dans un monde incertain et comme le rappelle Isabelle Stengers (2013), nous avons « désespérément besoin d’autres histoires ». Cette nécessité d’élaborer des récits alternatifs doit s’appuyer sur les points de vue situés et expériences multiples des vivant·es (humain·es ou non) qui habitent le territoire, tissent des liens, façonnent et transforment leur milieu de vie, le protègent et le défendent. Dans la fabrique de ces récits, les collectivités voient la possibilité d’innover pour s’adapter et mettre en œuvre des dispositifs législatifs et réglementaires comme le ZAN (Vailhé & Gass, 2025). Les scientifiques l’envisagent comme une occasion de déconstruire des trajectoires déterministes, de réinvestir la narration avec une attitude réflexive soucieuse d’intégrer savoirs académiques et savoirs sensibles liés à l’expérience (Fontaine & Jeanpierre, 2025 ; Von Hirschhausen, 2023 ; Latour et al., 2025). Les artistes y trouvent un atelier pour interpeler nos intelligences multiples, créer de nouveaux imaginaires. Les habitant·es l’investissent pour reprendre possession de leurs modes et milieux de vie.

Notre hypothèse est que faire récit de son expérience, en mobilisant ses savoirs et savoir-faire, a un effet transformateur. Contrairement aux grands récits hors-sol et mythes fondateur, de la renaissance…, il s’agit ici de valoriser la diversité des perspectives sans chercher à les unifier. Cependant, la multiplicité des récits peut fragmenter les points de vue et générer des controverses, rendant difficile la construction d’un futur désirable partagé. L’enjeu est donc d’identifier des points d’articulation entre ces récits pour en faire des leviers de transformation efficients face à des défis globaux, comme le changement climatique.

Nous proposons d’analyser la manière dont peuvent se fabriquer les récits, au prisme des attachements au territoire dans leur dimension idéelle, spatiale, temporelle et émotionnelle : soit dans une approche synchronique, ce qui nous relie aux vivants et aux choses matérielles, soit d’un point de vue diachronique, ce qui nous relie au passé et au futur via des savoir-faire, des traditions, des lieux de mémoire… Sans produire un inventaire de tout ce qui compte dans un territoire, il s’agit de mettre en lumière ce à quoi les habitant·es tiennent, tenaient ou aimeraient pouvoir tenir dans leur milieu de vie. Habiter ne se réduit pas à occuper un espace mais implique d’être en mouvement, en activité en relation avec d’autres entités du monde. Ce sont ces relations, se croisant et s’entrecroisant dans les récits, qui nous intéressent pour repérer les signaux faibles des transitions en cours, c’est-à-dire les articulations existantes ou potentielles souvent inaperçues dans un système d’interactions où chaque entité a sa place et son rôle bien identifié. Nous suggérons aussi d’habiter le territoire en vivant·es (à l’instar de l’oiseau de V. Despret, 2019) pour dépasser l’anthropocentrisme qui nous caractérise et se rendre capable d’intégrer le point de vue d’un fleuve, d’un arbre ou d’un oiseau. L’expérience fondatrice du projet BatoLabo permettra d’initier ce chantier qui s’ouvrira à d’autres expériences. BatoLabo est un bateau-laboratoire naviguant de la Loire au Danube. Il rassemble des participant·es aux profils variés (scientifiques, artistes, habitant·es, navigateur·es) pour collecter des récits, observer des pratiques et coproduire des savoirs sur les milieux fluviaux. BatoLabo relie des histoires multiculturelles d’attachement aux cours d’eau, les transporte à l’échelle européenne et soutient des initiatives comme la reconnaissance des droits de la nature. Ce dispositif fédérateur illustre comment les récits peuvent s’articuler autour d’enjeux communs.

Le chantier doit permettre de partager des « histoires d’attachement au territoire » réalisées ou projetées, à partir d’enquêtes ou d’études géographique, anthropologique, historique, archéologique, littéraire, philosophique… ancrées dans une réalité territoriale, que ce soit celle d’une région, d’un bassin industriel ou d’une ville ou encore celle d’un parcours en vélo ou en bateau à l’échelle européenne. L’attachement ne se limite pas à l’émotionnel : il englobe les interdépendances qui nous poussent à repenser nos comportements dans un système complexe et à plusieurs échelles afin de coproduire un modèle de transition cohérent et adapté à la diversité des territoires. Dans ce chantier, la part de l’expérimentation, du sensible et de la fiction est essentielle car il s’agit d’explorer les différentes formes d’expression du récit de son attachement à une ou plusieurs composantes du territoire et selon plusieurs « voix » du monde vivant.

Via le projet de recherche-création BatoLabo et d’autres, l’objectif du chantier est de repérer collectivement :

  • ce que la multiplicité des récits apporte à l’imaginaire de possibles futurs pour le territoire
  • la manière dont les différents récits (discours et leurs formes graphique, théâtrale, musicale…), au lieu de diviser, peuvent s’articuler pour fédérer sur les atouts patrimoniaux d’un territoire à défendre et valoriser dans la perspective d’un devenir désirable pour tous
  • comment les points d’articulation de ces récits peuvent redonner une capacité d’agir aux individus et aux collectifs pour préserver et transmettre ces atouts patrimoniaux (échelle locale) tout en les transformant pour répondre aux enjeux des transitions écologiques, sociétales et politiques (échelle globale)

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